Le dimanche

Mai 10

Vous souvenez-vous également de ces dimanches où la messe était célébrée à l’église du village. Quel grand jour que ce jour du Seigneur, à la campagne autrefois! La plupart des villageois, s’ils le pouvaient, ne manquaient pas d’assister à l’of ce divin, donnant congé à leur monture et octroyant à leurs récoltes non périssables quelques heures de soleil de plus.

Le dimanche était pour tous les enfants et les grandes personnes l’occasion rêvée de sortir les gardes robes et les toilettes des jours de fête, l’occasion des rencontres sur le perron de l’église ou près du four sur la petite place environnant la fontaine. À la n de la cérémonie, femmes et enfants regagnaient le domicile en jouant pour les uns et jacassant pour les autres. Les hommes, moins pressés, s’attardaient un instant au café du coin, invitant souvent monsieur le curé à trinquer le verre avec eux. Tous se donnaient rendez-vous pour l’après-dîner au jeu de boules ou de cartes.

Pour être présents avant l’aspersion, les travaux d’intérieur étaient menés rondement; tous s’aidaient à endimancher les pièces de la maison; le bétail, soigné avec diligence, recevait sa ration un peu en avance sur l’horaire habituel.

À la première sonnerie qui retentissait dans le ciel et venait, pour ainsi parler, se répercuter à la porte de chaque maison, chacun s’affairait à une toilette soignée qui s’harmonisait avec la fête du jour. La ména- gère mettait à point la préparation du repas du midi qui, sur un feu modéré, s’enrichissait d’un délicieux fumet. La soupe aux choux, où trempait et cuisait un morceau de salé tiré du saloir le matin même, faisait quelquefois les frais du jour.

Tous prenaient le chemin de l’église ayant eu soin de fermer les diverses portes et donné un conseil au chien de garde; d’être un chien vigilant « garda bian la maisou ». mais l’animal intelligent et affectueux, ayant rempli son contrat presque à cent pour cent , n’hésitait pas à venir à la rencontre de ses maîtres sur le chemin du retour, la messe nie. Labri, diane ou Finette, tu étais fou de joie de participer à nos jeux de route, de nous caresser, de courir après et rechercher les cailloux lancés à tort et à travers.

À table, père, tu servais tout ton monde avec délicatesse, distribuant d’abord les meilleurs morceaux aux autres, te réservant ce qu’il y avait de moindre.

Si les vêpres avaient lieu, tu ne manquais pas de m’accompagner au chant des psaumes se terminant par le Salut au Saint Sacrement. Ta journée de prière bien remplie, père, tu allais rejoindre les hommes du vil- lage, tes amis, déjà attablés tapant la belote ou sur le terrain de boules pour la formation des quadrettes. Sur le terre-plein en dehors de la zone dangereuse, enfants, nous aimions observer et applaudir pointeurs et tireurs réussissant un carreau ou approchant le plus près le cochonnet.

Tes après-midi du dimanche, père, se terminaient souvent par la visite de malades qui avaient sollicité tes conseils éclairés, ou encore pour aider à remplir un formulaire administratif; le propriétaire de bêtes malades avait aussi recours à tes connaissances dans ce domaine. Jamais tu ne t’es dérobé à ce genre de servitude; pour toi soulager les malades, conseiller, tu t’en faisais un devoir de conscience.

Père, gens du pays, vous passiez vos dimanches, délaissant pour un temps les œuvres serviles a n de penser à autre chose, peut-être songer à dieu, à votre âme créée à l’image de la divinité, fuir les soucis du quotidien dans une saine détente entre amis, tenir des réunions ou se réglaient certains problèmes communaux.

À la tombée de la nuit, vous regagniez vos fermes tout en discourant sur vos travaux du lendemain lun- di. Revêtus de vos habits de la semaine, vous acheviez la besogne restée en suspens. Le bétail par ses meuglements et bêlements saluait bruyamment votre entrée dans le bercail et les brassées de fourrage préparées la veille ne faisaient qu’une bouchée dans la gueule des mammifères affamés et gourmands.

Une assiettée de soupe, un bout de fromage, une courte conversation sur l’ordre du jour, et toute la mai- sonnée glissait dans le sommeil du juste.

« Le dimanche » extrait tiré de « La Biographie d’un homme de chez nous, de ce Pays du Beaumont ».

 

À la mémoire de mon père Benoît Baret, né le 19 Octobre 1888 au hameau de Villelonge, commune de Saint-michel Beaumont

Par Frère Benoît Baret, le 21 mars 1983